La manifestation de Paris. Au même moment que celle de Douala. [ Images d'archives].
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D’après Bonaventure Mvondo Assam et ses collatéraux, les dérapages de la Bas “n’honorent ni le Cameroun, ni les regroupements engagés dans ces opérations. Les élus du peuple de la région natale du président national du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc) tancent, par la même occasion, “les ressortissants de la région dont se réclament les principaux agitateurs à se désolidariser davantage de ceux-ci, comme ils ont, d’ailleurs, commencé à le faire pour que la haine ne se diffuse à travers tout le pays et ne le gangrène”.
La déclaration des députés originaires de ce que Charles Ateba Eyene appelait “le pays organisateur” ne naît pas ex nihilo. En effet, Marcel Niat Njifendji, président du Sénat, et d’autres élites de l’Ouest Cameroun ont donné le ton le 28 juin 2019 dans ce qu’ils ont nommé “L’appel des élites de la région de l’Ouest au calme et à la raison”. Dans le document que ces élites ont rendu public, il est écrit ces phrases: “… nous condamnons, avec la dernière énergie, les tentatives et les projets visant à nuire, de quelque manière que ce soit, à l’image du Cameroun et du Président de la République; rappelons, avec fermeté, à ceux des commanditaires et auteurs de ces actes ignobles issus, pour certains, de la région de l’Ouest, qu’ils ne représentent qu’eux-mêmes et qu’ils n’engagent, en aucun cas, les communautés de la région de l’Ouest, qui ont été et sont, de tout temps, pacifiques; rappelons également aux ressortissants de la région de l’Ouest, où qu’ils se trouvent et sans discrimination de leurs opinions politiques, que le respect dû au Chef est le pilier de l’ordre et de la stabilité.”Nous appelons, disent ces élites, tous les ressortissants de la région de l’Ouest, installés à l’étranger, à être de dignes ambassadeurs du Cameroun et à défendre l’image de marque de notre pays; demandons aux acteurs politiques et sociaux qui soutiennent ces groupuscules de vandales à inscrire leur démarche politique dans le cadre des institutions et des lois de la République…”.
Somme toute, la sortie publique des élites de l’Ouest et des députés du Sud remet au goût du jour la problématique de la rémanence identitaire, laquelle a repris droit de cité ces derniers mois et participe à catalyser le débat autour de la résurgence de l’ethnocentrisme à des périodes se turbulences sociopolitiques au Cameroun. Cette cristallisation autour de l’ethnicisation des joutes autant dans certains médias locaux que sur les réseaux sociaux traduit un sentiment de repli identitaire nourri par le nombrilisme, le sectarisme, l’irrédentisme et le régionalisme de mauvais aloi. Chaque fois qu’il y a des conflits, voire des tensions sociopolitiques dans la société camerounaise contemporaine, certains bureaucrates qui s’autoproclament élites productrices ou prédatrices, plutôt que de poser des questions de fond liées au malaise ambiant, préfèrent, sans coup férir, agiter la scène sociale à coup de déclarations, d’appels et de motion de soutien et de déférence à Paul Biya. Leur enjeu consiste à se replier, mieux à se recroqueviller sur eux-mêmes pour véhiculer, de manière triviale et lapidaire, l’idée selon laquelle ils sont les plus beaux et honorables et que ce sont, fort au contraire, les autres qui sont mauvais et déshonorables. En réalité, Mvondo Assam, Niat et autres agitateurs tribalistes de l’Ouest et du Sud manifestent un manichéisme visant à jeter le discrédit sur les contestataires de la Brigade anti-sardinard qu’ils ont tôt fait de stigmatiser négativement, en les qualifiant de “vandales”, de “casseurs”, de “sauvages”, de “barbares”. Hélas, ces activistes politiques tombent, à nouveau nous l’avons décrié il y a une semaine, dans le piège de l’étiquetage social. Attitude nourrie par le pouvoir de Yaoundé, dont le Maître de Céans est le président de la République. En période de crise sociopolitique, il y a toujours ce sentiment de repli identitaire qui naît, voire qui renaît spontanément au gré du jeu d’intérêts et des enjeux de positionnement et de re-positionnement des signataires de l’appel ou de la déclaration de ces thuriféraires du régime en place.
Au moment où la crise sécuritaire s’est accrue dans la partie septentrionale du Cameroun avec les assauts asymétriques de la secte islamiste et terroriste Boko Haram, Henri Eyebe Ayissi, alors ministre de l’Agriculture et du Développement rural (Minader), avait signé l’appel de la Lekié le 31 aôut 2014. Histoire d’accuser, manifestement, les élites du Grand Nord. D’après ce membre du gouvernement, les élites de la partie septentrionale du Cameroun étaient accusées d’être, pour reprendre ces termes, “les complices de Boko Haram et de la stratégie d’incitation à la partition du territoire national”. Se sentant, clairement, indexés, les dignitaires du Grand Nord ont, illico presto, riposté par l’une des figures de proue nommée Cavaye Yeguié Djibril. Dans un communiqué de presse rendu public le 4 septembre 2014, le président de l’Assemblée nationale avait dénoncé, de manière véhémente, la stigmatisation dont les élites du Grand Nord avaient été victimes à travers l’appel de la Lekié. Le député du département du Mayo Sava et ses acolytes avaient condamné les allégations des élites de la région du Centre et, singulièrement, cet appel de la Lekié, en mettant en garde contre leur tentative de “rwandisation” du Cameroun. Il est à noter qu’en dehors des revendications séparatistes de la Scnc (Southern cameroonian national council), la littérature politique camerounaise n’avait jamais enregistré ce genre de polarisation, surtout en temps de guerre, où les soldats camerounais tombaient sur le champ de la défense de la République. L’animosité sociopolitique entre les groupes ethniques n’avait jamais franchi le cap des clichés péjoratifs, rébarbatifs et réductionnistes des uns sur les autres pour se muer en une bataille rangée entre les élites alors que l’armée républicaine se retrouvait au front contre un ennemi insaisissable. Les forces politiques de l’opposition et le parti au pouvoir se sont, souvent et mutuellement, rejetés les responsabilités dans telle ou telle situation relativement à la gestion des affaires de la République, mais c’était la première fois que les apparatchiks d’une même entité politique, le Rdpc, rompent avec les voies du dialogue et recourent aux médias de masse pour fustiger et imputer le phénomène de la connivence directe à leurs camarades du parti.
En 2008, lorsque les émeutes urbaines de la faim avaient eu lieu dans certaines villes camerounaises, certains officiels du comité central du parti du flambeau ardent avaient stigmatisé les manifestants de Yaoundé, siège des institutions de la République, comme des casseurs qui devraient organiser leur mouvement de colère ailleurs et non dans la ville-capitale. Gilbert Tsimi Evouna, Délégué du gouvernement auprès de la communauté urbaine de Yaoundé, André Mama Fouda, alors ministre de la Santé publique, avaient tenu des discours marqués du sceau de la cristallisation identitaire, dont le but était de criminaliser les manifestants qu’ils avaient, comme à l’accoutumée, étiquetés comme des individus originaires de la région de l’Ouest. Surtout que c’est le nom de Jean-Michel Nintcheu, président régional du Social democratic front (Sdf) pour le Littoral, qui avait été cité comme l’un des organisateurs des émeutes de la faim le 17 février 2008 même si contextuellement ce sont les syndicats des transports urbains et interurbains qui étaient au centre de la contestation de la hausse des prix des carburants à la pompe.
Même lors des années de braise, les protestataires ayant enclenché les villes mortes tels que Mboua Massock, Djeukam Tchameni, Samuel Eboua, Ni John Fru Ndi, Yondo Black Madengue, etc avaient été marqués négativement par Paul Biya comme des “politiciens sans scrupule”, des “oiseaux de mauvaise augure” et des “apprentis sorciers”, qui n’ont pour seul dessein que de déstabiliser le système gouvernant en place. Pourtant, le mouvement de contestation entamé a abouti à la consécration d’un nouveau contexte politique traduit par la démocratisation de la vie politique. Toute chose ayant mis un terme au monolithisme politique qui régnait à cette période. En somme, le Cameroun est rythmé, à des périodes de turbulences sociopolitiques, par la stigmatisation sociale et des corporations de replis identitaires nourries par le clientélisme et le tribalisme des acteurs bureaucratiques et sociopolitiques, qui instrumentalisent, de fond en comble, leurs rivalités politiques à des fins de conflictualisation et d’ethnicisation, dont les écueils, à long terme, sont inévitables. C’est le même débat qui règne en période de crise sociopolitique actuelle, où le conflit Ouest-Sud s’enracine davantage autant de manière latente que de façon explicite.

Serge Aimé Bikoi, Journaliste. Rédacteur en chef, Panorama papers. Sociologue du développement
Serge Aimé Bikoi, Journaliste. Rédacteur en chef, Panorama papers. Sociologue du développement

Lorsque certains acteurs de la diaspora attisent et activent la hantise des diatribes identitaires au point d’appeler au génocide des Beti et des Bulu, nous sommes, indéniablement, en train de vouloir franchir le rubicond de la “rwandisation” du Cameroun. Lorsque certains universitaires et certains journalistes font le jeu de cette cristallisation identitaire de manière éhontée, nous sommes, irrémédiablement, en train de perdre la face sans vergogne et sans scrupule. Pour quel dessein au demeurant? Allez donc le savoir!!!

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