School children who were kidnapped by armed men are pictured after they were released, at a governor's office in Bamenda, Cameroon November 7, 2018. REUTERS/Josiane Kouagheu - RC19FF1379D0
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Billy* est silencieux. Depuis deux heures, il ne répond à aucune question. Assis en tailleur sur une natte verte étalée dans la véranda d’une coquette maison du quartier Odza, à Yaoundé, le frêle sexagénaire reste prostré, le regard perdu. « Mon père est traumatisé. Depuis son kidnapping, il a complètement changé. Il passe parfois des heures sans parler », s’excuse Charles*, son fils aîné, cadre dans un ministère.

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En octobre 2018, Billy a été kidnappé non loin de Kumba, dans la région anglophone du Sud-Ouest, au Cameroun. Cet agriculteur prospère, propriétaire de dizaines d’hectares de plantations de caoutchouc, de cacao, de plantains et de manioc, se rendait dans l’un de ses champs, situé à quelques mètres de son domicile, lorsqu’il a été capturé par des hommes armés se présentant comme des « ambas boys » (le surnom des séparatistes). Ces derniers l’ont alors conduit au cœur de la forêt, avant d’exiger une rançon de 15 millions de francs CFA (près de 23 000 euros) pour sa libération.

« Ils ont d’abord contacté l’un de mes oncles, au village, qui m’a aussitôt appelé, raconte Charles. J’étais au boulot. Ils ont dit que si on prévenait les forces camerounaises, ils le tueraient. J’avais déjà vu des photos de personnes exécutées après leur kidnapping. Je suis immédiatement rentré chez moi pour entrer en contact avec eux. »

Pour mettre en scène leur menace, les ravisseurs frappent son père. Charles entend ses cris et ses pleurs au téléphone. Pris de peur, il négocie. Lui et sa famille devront finalement réunir la somme de 2,1 millions de francs CFA pour faire libérer Billy. « Ils ont dit à mon père de me demander de quitter le gouvernement du Cameroun, qu’un anglophone comme moi ne pouvait pas travailler pour l’ennemi », relate Charles. Depuis, Billy et les rares membres de la famille restés au village se sont réfugiés à Yaoundé.

Kidnappé à trois reprises

La crise sociopolitique qui secoue depuis 2016 le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, les deux régions anglophones du Cameroun, s’est transformée depuis deux ans en un conflit armé entre les forces de défense et de sécurité camerounaises et les combattants séparatistes, qui réclament l’indépendance de cette partie du pays. Selon l’ONU, près de 530 000 personnes ont fui les violences pour se réfugier dans les forêts ou les régions francophones. Environ 30 000 sont passées au Nigeria et plus de 1 800 personnes sont mortes. Ceux qui restent courent le risque d’être tués ou d’être kidnappés par des groupes armés.

Entre novembre 2018 et juillet 2019, Le Monde Afrique a interrogé une vingtaine d’ex-otages ou des membres de leur famille.

Les hommes armés, se présentant comme des indépendantistes, kidnappent des personnes soupçonnées de travailler pour les forces de défense, des membres de l’administration camerounaise, des employés des entreprises publiques ou parapubliques, des chefs traditionnels, des élèves, des étudiants, des enseignants bravant le boycott des écoles imposé par les sécessionnistes, des hommes d’affaires, des hommes politiques, des humanitaires… La majorité paie des rançons.

« Ils ont kidnappé mon grand-père à trois reprises. Ils lui reprochaient d’avoir voulu coopérer avec les autorités », raconte la petite-fille d’un chef traditionnel de Kumbo (Nord-Ouest), réfugiée avec ses enfants à Douala. Lors du premier rapt, les ravisseurs exigent des fusils traditionnels et des munitions. Dans les chefferies traditionnelles camerounaises, certains notables possèdent en effet des fusils qui leur servent pour la chasse ou lors de cérémonies culturelles et funéraires. Dès l’intensification de la crise, les autorités ont demandé à tous les habitants de les leur confier, mais beaucoup les ont conservés.

« On leur a donné les armes et ils les ont libérés », poursuit la petite-fille du chef. La deuxième et la troisième fois, les séparatistes demandent respectivement 100 000 et 200 000 francs CFA. La famille se cotise et le chef est libéré. Les combattants lui ont interdit de quitter Kumbo.

Un professeur décapité

Certains commerçants, patrons de bar ou d’épiceries ont reçu l’ordre de ne pas servir les forces de défense et de sécurité. Pour leur avoir vendu des beignets, Mercy, une restauratrice basée à Mamfé (Sud-Ouest), a été enlevée pendant trois jours. « Nous avons payé 230 000 francs CFA pour libérer ma mère », témoigne son fils Danny, 27 ans, réfugié au quartier Madagascar, à Yaoundé, où il est conducteur de moto-taxi. Le jeune homme se bat pour faire venir sa mère et ses trois petits frères auprès de lui, « afin qu’ils reprennent l’école ».

L’éducation est en effet l’un des secteurs les plus touchés par les enlèvements. Depuis trois ans, des centaines d’élèves et étudiants ont déserté les classes dans les zones anglophones. D’après l’ONG Human Rights Watch (HRW), les séparatistes armés ont utilisé des écoles comme bases pour y installer des combattants, stocker des armes et retenir des otages.

« La plupart des cas de kidnappings que nous avons pu vérifier concernent des élèves ou des enseignants. Des centaines d’enfants ont été enlevés sur le chemin de l’école ou dans leurs bâtiments scolaires, souvent car ils ne respectaient pas la consigne séparatiste de boycotter les écoles », souligne Ilaria Allegrozzi, chercheuse à HRW. Des otages ont été torturés, blessés, certains amputés d’une main, des doigts. D’autres ont été tués, égorgés ou décapités. En mai, un professeur d’histoire-géographie de lycée a été décapité et sa tête déposée sur une avenue de Bamenda, la capitale du Nord-Ouest.

Certains leaders anglophones, basés à l’étranger, nient être les commanditaires de ces crimes. Ils accusent des « fake ambas » (faux séparatistes), instrumentalisés selon eux par les autorités pour leur causer du tort.

Montée en puissance

« La situation est devenue incontrôlable, explique une source sécuritaire à Bamenda. Même les chefs de la diaspora ne maîtrisent plus grand-chose et n’ont plus beaucoup d’influence sur leurs troupes sur le terrain. Les kidnappings sont quotidiens. Il y a tellement d’argent et de pouvoir en jeu que des groupes séparatistes se divisent. Certains créent leur propre groupe, et ainsi de suite. Nous les arrêtons, certains meurent au cours des combats, mais d’autres reviennent et continuent de kidnapper. »

S’il est difficile de dire avec exactitude comment les séparatistes dépensent l’argent des rançons, « on peut penser qu’il est utilisé pour se ravitailler, y compris en armes », dit Ilaria Allegrozzi, qui note que « leur capacité militaire est devenue plus importante ». La chercheuse explique que fin 2018, HRW a observé une montée en puissance des groupes séparatistes, à la fois en termes d’effectifs et d’armements. Fin juin, quatre policiers ont été tués dans l’explosion d’une mine au passage de leur voiture à Otu (Sud-Ouest).

« De plus en plus de jeunes garçons les rejoignent, pour l’idéologie mais aussi pour de l’argent, s’inquiète un sous-préfet de la zone. Ils sont de mieux en mieux organisés, mieux armés, avec des kalachnikovs, et opèrent même en pleine ville, sans peur. »

Le 28 juin, l’opposant historique John Fru Ndi, du Social Democratic Front, a été enlevé chez lui à Bamenda, en pleine journée, et conduit en brousse. Il y a passé plus de vingt-quatre heures, avant d’être libéré par des séparatistes qui sollicitent son soutien et demandent qu’il retire ses députés et sénateurs du Parlement. Deux mois plus tôt, le « chairman », aujourd’hui âgé de 78 ans, avait déjà été kidnappé pour les mêmes motifs, pendant près de sept heures, alors qu’il se rendait à l’enterrement d’un de ses députés à Kumbo. Les ravisseurs l’avaient alors extrait du véhicule du cortège dans lequel il se trouvait.

« Si rien n’est fait, on fera bientôt face à une rébellion avec plusieurs groupes armés, comme en Centrafrique ou en République démocratique du Congo, craint le sous-préfet. Il faut mettre fin à cette guerre inutile. » Sur le terrain, en pleine ville ou dans les villages reculés, les rapts se poursuivent.

*Les prénoms ont été changés à leur demande.


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