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L'historien camerounais rappelle quelques clichets du Fcfa.

Dans le cas du Cameroun, on se souvient encore de ce qui s’est passé en 1960 :

1/-Paris a choisi à notre place nos dirigeants ;

2/- Il nous a imposé une constitution qu’il a lui-même rédigée ;

3/- Ceci est moins connu, il a reconduit l’économie coloniale par-delà la proclamation de l’indépendance, à travers la toute première loi votée par notre Assemblée Nationale issue du premier scrutin post-indépendance du 10 avril 1960. Quel était le contenu de cette loi? Loi portant code d’investissement. Elle garantissait le libre transfert des bénéfices des compagnies coloniales, comme avant le 1er janvier 1960. Elle les exonérait totalement d’impôts. Elle leur octroyait le monopole de l’économie du Cameroun comme cela se passait avant la proclamation de l’indépendance. Et, naturellement, la monnaie coloniale avait déjà été reconduite une année auparavant, à savoir en 1959. Ceci était de la plus haute importance, parce que, à travers la monnaie, c’est la totalité de l’économie qui demeurait sous le contrôle de Paris. Ayant obtenu en premier une indépendance «négociée », le Cameroun a été ainsi le laboratoire du système de domination qui allait par la suite s’étendre à tous les anciens territoires coloniaux français, et être dénommé par Félix Houphouët-Boigny, « Françafrique », avec quelques variantes d’un pays à l’autre, selon les spécificités de ceux-ci. La monnaie se trouve ainsi au centre du contrôle des économies de ces pays désormais indépendants.
J’ai eu à bien m’en rendre compte à travers mes voyages en Afrique au gré des conférences auxquelles j’ai souvent été convié. A la fin du mois de janvier et au début de février 2011, en pleine crise Gbagbo-Ouattara, de retour de l’une d’elle à Bamako au Mali, j’ai séjourné malgré moi à Abidjan. J’ai découvert comment à travers la monnaie un pays entier peut être paralysé. Toutes les banques de la Côte d’Ivoire étaient fermées, y compris les sociétés de transfert d’argent. J’étais bloqué pour rentrer au Cameroun, car Air Ivoire n’avait plus d’argent pour acheter du carburant pour faire voler ses avions. De Bamako à Abidjan, j’avais voyagé par Air Mali. Donc, pas de problème. Mais, plus moyen de continuer sur Douala, plus de vol d’Air Ivoire. Il me fallait donc me débrouiller à prendre la route ou voyager par une autre compagnie. Mais je ne disposais pas de suffisamment d’argent pour cela. Et la guerre entre Gbagbo et Ouattara s’annonçait déjà. Elle arrivait à grands pas.
Un jour, alors que je vadrouillais quelque peu désespéré dans les rues de Treichville, un quartier d’Abidjan, Euréka ! J’ai découvert une pancarte toute scintillante de beauté de notre « Express Union » du Cameroun qui me souriait gentiment sur la façade d’un immeuble. J’étais sauvé ! Enfin, je le pensais. J’allais pouvoir faire venir de l’argent de Yaoundé et payer ainsi moi-même mon voyage retour. Elle indiquait que son bureau était situé au premier étage de l’immeuble. Je me suis engouffré au pas de course dans le hall de ce dernier et ai gravi quatre par quatre les marches de l’escalier. Arrivé à l’étage indiqué : patatras ! C’est un gros cadenas en fer retenant une grosse chaîne en fer également qui m’accueillit. J’avais failli m’écrouler au sol, car je n’avais presque plus d’argent pour continuer même simplement à vivre à Abidjan. Et la guerre approchait. Par bonheur, les organisateurs de la conférence à Bamako, m’avaient finalement procuré un billet d’Ethiopian Airlines. Voilà comment j’ai quitté en catastrophe Abidjan quelques jours avant le déclenchement de la guerre…
A travers le franc Cfa, Sarkozy avait paralysé et totalement asphyxié la Côte d’Ivoire pour faire tomber Gbagbo. J’avais été reçu par Pascal Affi Nguessan, ex-Premier ministre de Gbagbo. Ce dernier m’avait montré son parc automobile à son domicile. Aucune voiture n’avait le moindre litre de carburant pour bouger. Lui-même n’avait plus de sous pour m’aider à rentrer au Cameroun. Toutes les banques où se trouvaient ses comptes étaient fermées. Il m’avait simplement offert un petit dépannage pour survivre à Abidjan « en attendant » … quoi ? Impossible de savoir.

Qui détient le porte-monnaie commande.

Qui détient le porte-monnaie, commande. C’est bien ce que Sarkozy nous a démontré avec arrogance en Côte d’Ivoire, à travers le franc Cfa. Angela Merkel le démontre également à suffisance dans l’Union Européenne en ce moment. L’euro n’est rien d’autre que l’ex-Deutsch Mark, l’ancienne monnaie allemande. Et la Banque Centrale Européenne se trouve bel et bien à Francfort, en Allemagne, pas à Bruxelles au siège de la Commission de l’Union Européenne. En toute logique pourtant, c’est là-bas qu’elle devait véritablement être basée. Mais, l’Allemagne en a décidé autrement, grâce à la puissance de sa monnaie.
Les réserves financières de la Cemac étant déposées à Paris, dans les coffres de la Banque de France, pas à Bangui, siège de la Cemac, l’Elysée a l’outrecuidance de convoquer tels des écoliers les chefs d’Etats de la Cemac pour leur intimer l’ordre de couper par deux la valeur de la monnaie en cours dans leurs pays. Un point c’est tout.

Paris ne fait plus peur…

Ce que Paris n’a cependant pas compris, c’est que son pouvoir sur ceux qu’il continue à considérer comme ses protégés et obligés africains s’est considérablement érodé avec le temps, au point où ces derniers se sont tout simplement émancipés de lui. Ils sont actuellement indépendants. Ils lui rient désormais au nez quand ils ne sont pas d’accord. Ils se font voir ailleurs sans se préoccuper de ses états d’âme.
Hier, pour accepter l’ouverture d’une ambassade dans un pays africain de la part d’une puissance autre que la France, il fallait l’accord de Paris. Jacques Foccart, dans ses mémoires, nous relate l’embarras de Félix Houphouët-Boigny, face au désir de l’Union Soviétique d’ouvrir une représentation diplomatique à Abidjan :

« Mercredi 30 novembre 1966 (…) Les Russes souhaitent depuis longtemps, ouvrir des relations diplomatiques avec la Côte d’Ivoire. Houphouët-Boigny y consent à condition qu’ils prennent l’engagement de ne s’occuper, en aucune façon, des problèmes internes. Le général (de Gaulle) ajoutera que, si cela est accordé à Houphouët, d’autres pays africains suivront. C’est donc une importante affaire pour les Russes. En quelque sorte, dis-je, c’est sous votre caution qu’Houphouët-Boigny voudrait placer cette affaire… »

En d’autres termes, Félix Houphouët-Boigny demandait l’autorisation de la France pour accorder une suite favorable à l’ouverture d’une ambassade de l’Union Soviétique en Côte d’Ivoire. Bien mieux, il se comportait, en quelque sorte, en porte-parole de tous les autres chefs d’Etats « modérés » aux pays indépendants depuis six ans (c’était en 1966), et qui désiraient établir des relations diplomatiques avec l’Union Soviétique, mais redoutaient le courroux de Paris.
De même, hier, tout chef d’Etat d’un ancien territoire colonial français d’Afrique qui se rendait dans un autre pays occidental autre que la France devait Impérativement passer par Paris à l’aller pour prendre des consignes, et au retour pour rendre compte. Jacques Foccart raconte dans ses mémoires.

« Lundi 28 juin 1965. J’informe le général qu’Houphouët-Boigny (…) allait se rendre en Belgique, à l’invitation du roi. Baudouin (…) l’avait convié à un voyage officiel. Mais, il avait refusé. Par contre, il a pensé pouvoir accepter un voyage privé et il passera deux jours en Belgique, le 7 et le 8 juillet… »

Ahmadou Ahidjo avait été invité au Canada, en 1972, pour une visite officielle. En s’y rendant, il était passé par Paris, ainsi qu’il était de règle, pour prendre des consignes de l’Elysée. C’était Georges Pompidou qui s’y trouvait désormais. Au cours de son audience, il avait rendu compte à son interlocuteur que le Canada avait décidé d’octroyer, en guise de présent pour cette visite, un réseau téléphonique moderne au Cameroun. Séance tenante, Georges Pompidou n’y avait fait aucune objection. Pour Ahmadou Ahidjo, cela signifiait, accord. Mais, le lendemain matin, alors qu’il se trouvait déjà dans son avion et sur le point de prendre l’envol, la tour de contrôle de l’aéroport d’Orly, dans le Sud de Paris, avait informé le commandant de bord que l’Elysée demandait de retarder quelque peu le décollage, un émissaire, porteur d’un pli de Georges Pompidou, était en route. Le vol fut donc retardé. Quel était le contenu du pli ? Pompidou informait Ahmadou Ahidjo que la France était disposée à offrir au Cameroun un réseau téléphonique « dernier cri ». En conséquence, il était « invité » à renoncer à l’offre canadienne. Arrivé au Canada, le pauvre Ahmadou Ahidjo s’était mis à « manger la bouche », comme on dit en camerounais. Pouvait-il désobéir à Paris ?
Quelques mois plus tard, lors de l’inauguration de ce réseau français « dernier cri », les auditeurs de Radio-Cameroun, avaient eu l’infime privilège de suivre, en différé, aux informations de 13 h, l’appel téléphonique qu’Ahmadou Ahidjo avait adressé à Georges Pompidou. Conversation entre un vassal et son suzerain que, lycéens, mes camarades et moi récitions pour imiter les deux interlocuteurs :

« Ahmadou Ahidjo : Bonjour excellence !
Georges Pompidou : Bonjour M. le président, comment allez-vous ?
AA : Très bien, merci. J’ai l’honneur d’inaugurer, à travers cet appel, le téléphone que la France vient d’installer au Cameroun. 
GP : C’est très bien, c’est très bien, M. le président.
AA : Et j’en profite pour vous informer que j’entends me rendre en France dans les prochains jours, et je désirerais vous rencontrer. 
GP : Volontiers, M. le président, volontiers, j’en serai très honoré. 
AA : J’en profite, également, excellence, pour adresser les amitiés du peuple camerounais au peuple français, et pour saluer la coopération exemplaire qui existe, sous votre conduite éclairée, entre la France et le Cameroun. Bla-bla-bla-bla-bla… »

A la fin de la retransmission de l’entretien, tous les Camerounais étaient tombés en extase : Ahmadou Ahidjo avait téléphoné à Georges Pompidou, et tous les deux avaient causé, « d’égal à égal ». Quel grand homme que cet Ahidjo !
Quant au fameux téléphone « dernier cri », il s’agit de ce réseau quasi-moyenâgeux, plus que défectueux, dont les Camerounais ont gardé un bien mauvais souvenir, et pour lequel il fallait, après avoir décroché le combiné téléphonique, attendre la tonalité, parfois pendant … 30 minutes ! Bref, c’était un réseau téléphonique pour nègres…

Les temps ont changé.

Aujourd’hui, les dirigeants africains n’acceptent plus cette servitude. Ils envoient promener les autorités françaises lorsqu’ils ne sont pas d’accord avec elles. Ils vont là où ils veulent sans même en informer Paris. Les époques ont bel et bien changé. Paris n’est plus Paris. Paris ne fait plus peur.
A Ndjamena, il y a quelques jours, ils l’ont une fois de plus démontré. Ils ont ri au nez et à la barbe de l’Elysée qui leur intimait l’ordre de couper en deux la valeur de la monnaie de la Cemac. Niet ! « Va te faire cuire un œuf, ont-ils répondu au délégué français. Ton pays lui-même a-t-il encore une monnaie ? L’euro n’est-il pas le Deutsch Mark allemand ? »
Ce dernier a repris l’avion tout penaud, la queue entre les jambes. Un véritable camouflet !!!! Inimaginable hier, ne serait-ce qu’à l’époque de Mitterrand.

Le temps du Franc Cemac

En clair, c’est le temps plus que jamais de la rupture définitive avec la Banque de France, qui elle-même n’est désormais plus rien dès lors qu’elle est assujettie à la Banque Centrale Européenne. La Banque de France ne détient désormais actuellement de pouvoir que sur l’Uemoa et la Cemac uniquement. Elle n’en a plus sur l’économie française malgré ses impressionnants bâtiments. Elle ne peut pas dévaluer l’euro, ni le réévaluer. Ce n’est pas sa monnaie. C’est celle de l’Allemagne. Donc, à quoi sert-elle ? Elle subit actuellement totalement impuissante et résignée les décisions de Francfort, comme elle-même a pendant longtemps fait subir aux pays africains ses décisions arrogantes et souveraines. Elle est devenue un simple coffre-fort où sont stockés les euros en circulation en France, et … les devises que génèrent les pays de l’Uemoa et de la Cemac. Si Paris a tué sa propre banque centrale, pour quelle raison Yaoundé, Ndjamena, Brazzaville, Bangui, Malabo, Libreville, devraient continuer à lui octroyer de la valeur ?

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